"Si vous faisiez obstacle, ils vous écrasaient", raconte Rosenberg, qui se souvient des tactiques maccarthystes utilisées par le lobby pour faire taire les voix dissidentes. / Photo: AP (AP)

Dans une interview exclusive au média d’investigation américain Zeteo, MJ Rosenberg, juif américain et ancien cadre de l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), lève le voile sur les stratégies et les tactiques du lobby pro-israélien le plus influent aux États-Unis.

Ancien insider devenu l’un de ses critiques les plus virulents, il revient sur le fonctionnement interne de l’organisation, son évolution idéologique et son influence sur la politique américaine.

Une machine à influencer Washington

MJ Rosenberg connaît bien les rouages de l’AIPAC. Après avoir travaillé plus d’une décennie au Congrès américain, il a rejoint le puissant lobby pro-israélien dans les années 1980.

Son rôle consistait à écrire la "ligne AIPAC", rédiger des discours et éditer des bulletins d’information envoyés aux décideurs politiques.

L’objectif central de l’organisation à l’époque était clair : assurer le maintien des aides militaires et économiques à Israël, qui s’élevaient alors à 2,2 milliards de dollars annuels. Aucun débat, aucune condition ne devait être imposée à ces financements.

Pour cela, l’AIPAC mobilisait ses soutiens au Congrès, principalement des démocrates à l’époque. Même face aux critiques de la Maison Blanche, comme celle du président Ronald Reagan en 1982 après le bombardement de Beyrouth par Israël, l’organisation savait comment neutraliser toute riposte politique.

"Si vous faisiez obstacle, ils vous écrasaient", raconte Rosenberg, qui se souvient des tactiques maccarthystes utilisées par le lobby pour faire taire les voix dissidentes.

Infiltration des organisations arabes

L’AIPAC ne se contentait pas d’influencer les législateurs. Pour cela, l’organisation disposait d’une “war room”, un véritable centre de surveillance où une équipe traquait chaque déclaration négative sur Israël, que ce soit dans la presse ou parmi les célébrités.

"L’un des responsables était chargé d’infiltrer les organisations arabo-américaines, en recrutant des jeunes Juifs ayant une “apparence 'arabe' pour s’y fondre discrètement", explique Rosenberg.

Si cette infiltration n’a pas eu beaucoup d’impact sur les organisations arabes, leur espionnage des groupes juifs progressistes a conduit certaines personnes à perdre leur emploi lorsque leurs employeurs ont découvert qu’ils étaient secrètement pacifistes.

Si l’AIPAC a longtemps été perçu comme un lobby à égale distance entre Républicains et Démocrates, son orientation a progressivement basculé vers la droite avec l’élection de Ronald Reagan en 1980.

Ce glissement s’est accéléré avec l’arrivée de Steve Rosen, un des stratèges de l’organisation.

Son idée était simple mais redoutablement efficace : dépasser le simple rôle de lobby du Congrès pour influencer directement le Département d’État et le Pentagone, raconte Rosenberg.

Grâce à ses financements colossaux et à son influence sur les nominations politiques, l’AIPAC a progressivement renforcé sa présence au sein de l’appareil d’État, favorisant la promotion de personnalités favorables à Israël dans les sphères diplomatiques et militaires.

Aujourd’hui, l’AIPAC continue de peser lourdement sur la politique américaine. En 2023, le lobby a investi plus de 100 millions de dollars dans les élections, soutenant aussi bien des démocrates que des républicains.

Son influence s’est particulièrement illustrée dans le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël lors de l’offensive contre Gaza, malgré les accusations de génocide.

Le président Joe Biden, qui se définit comme un sioniste assumé, est d’ailleurs le sénateur ayant reçu le plus de contributions pro-israéliennes depuis 1990.

Pour Rosenberg, cette dynamique est une menace pour la politique étrangère américaine et empêche toute critique constructive sur la relation entre Washington et Tel Aviv.

"Ils ont verrouillé le débat, et quiconque s’y oppose en paie le prix", conclut-il.

Avec ce témoignage, l’ancien cadre confirme ce que beaucoup soupçonnaient déjà : l’AIPAC ne se contente pas d’un rôle de simple lobby, il façonne activement la politique étrangère des États-Unis.

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