Latifa Mouaoued: des récits de femmes pour raconter la grande Histoire (Others)

“La France, mon bled” retrace la relation ambivalente au “bled” ressentie par toute une génération d’Algériens et de Franco-Algériens en donnant la parole aux femmes de plusieurs générations.

Latifa Mouaoued se confie avec émotion dans cette interview.

TRT : De quoi parle votre podcast?

Mon podcast revient sur 60 ans d'immigration algérienne depuis les années 50, donc avant les guerres d'indépendance. C'est l'immigration algérienne à travers le regard des femmes, avec la question de l’identité en fond. Je voulais comprendre pourquoi parlons-nous de la première, deuxième ou troisième génération? Comme si le statut d'immigré était héréditaire, alors que les descendants des immigrés algériens sont en fait français. Et pourtant, depuis 160 ans, après la guerre d'Algérie et son indépendance, ils ne sont toujours pas considérés comme français. Est-ce que c'est le ressentiment? Oui, bien sûr. C'est vraiment un ressenti. Et j'ai choisi de raconter, raconter cette histoire à travers le regard des femmes. Parce que les femmes, nous les avons très peu entendues. Et comme disaient d'ailleurs plusieurs spécialistes, plus invisibles qu'un travailleur immigré, il y a sa femme et sa valise.

Vous avez gagné un prix de la Scam, qu’est-ce que cela vous fait?

Le podcast a été diffusé en deux fois, en mars et les deux derniers épisodes ont été diffusés en juillet. À l'indépendance de l'Algérie, en mars, c'était l'anniversaire des accords d'Évian et en juillet, c'était la proclamation de l'indépendance de l'Algérie, d’où le choix des dates. Eh bien, je suis heureuse, je suis fière. Et ce qui est surtout important pour moi, c'est le très grand honneur de donner la parole à ces femmes qu'on a peu entendues. Ce qui m'a beaucoup touchée, c'est que j'ai reçu énormément de témoignages ensuite. Des personnes m'ont dit “merci d'avoir raconté mon histoire”. J'espère qu'à travers ce podcast, nous allons regarder cette histoire différemment, nous considérer différemment et arrêter de nous assigner constamment à nos origines.

Cela fait plusieurs années que vous vouliez le faire, pourquoi maintenant?

Alors ça fait effectivement plusieurs années que je réfléchis à faire un podcast. Mais ensuite il y a eu le Covid et c'est vrai que j'ai laissé en suspens. Je voulais aussi vraiment traiter des questions de sexualité, très prégnante dans les pays du Maghreb. J’ai laissé cette thématique de côté. A l’occasion du 60ᵉ anniversaire de la guerre d'indépendance de l'Algérie, je me suis dit que j’allais raconter une histoire que je connais. Je raconte l'histoire de ces femmes, mais aussi la grande Histoire.

Vous mettez beaucoup de vous dans ce podcast, qu’est-ce que vous avez appris de nouveau?

J’ai pu parler à des femmes qui n’avaient pas l’habitude de parler, y compris ma mère. Des souvenirs qui lui sont revenus. Voilà, elle m'a raconté que son père et son grand-père ont été assassinés par le FLN. Elle m'a raconté que ma tante paternelle, qui est décédée depuis, a été violée par un harki qui lui a même tiré une balle dans la cuisse parce qu'elle s'est débattue. Nous avons retrouvé une dame dont le mari a été emprisonné avec mon grand-père par la France. C’était souvent la première fois que ces femmes racontaient ces histoires. Elles ont réuni plusieurs autres femmes autour d’elles pour pouvoir le faire. Nous l’avons fait autour d’un couscous pour que ce soit plus convivial. Je me suis présentée auprès d’elles et l’une des femmes a décidé de prendre la parole en premier. Elle a sidéré tout le monde. Elles parlent comme si elles étaient encore petites filles. Fatna raconte sa découverte du bidonville. Je l'ai rencontrée par hasard avec sa fille dans une librairie. Il y a toujours un débat sur le massacre du 17 octobre 1961 et j’ai pu apprendre des connexions avec ma famille en discutant avec elle. Des membres de ma famille ont aussi été torturés dans les mêmes conditions, dans l’ouest algérien, voilà ce que j’ai surtout appris. Je me suis rendue compte que je n’avais pas posé assez de questions même si je savais que mon grand-père ne voulait pas en parler. Et nous avons oublié certains évènements.

Pour expliquer le chemin de ces femmes, vous faites appel à des sociologues et historiennes, là aussi vous voulez avoir un regard féminin sur les faits historiques?

Oui, c’était un parti pris. Par exemple, Naima Huber-Yahi s’est intéressée au mouvement féministe maghrébin en France. Je savais qu’elle avait ce regard.

Vous rappelez que les premières femmes arrivées après les accords d’Evian n’étaient que de passage en France. Pourquoi est-ce important de le dire?

Certaines femmes m’ont raconté qu’elles ont vécu dans des wagons de train qu’elles avaient aménagé avec leur mari. “Elles ne voulaient pas rester”, c’est ce qu’elles répètent sans cesse. Quand il y a eu l’indépendance de l’Algérie, elles ont toutes choisi la nationalité algérienne parce qu’elles avaient aussi peur de ne pas pouvoir y retourner. Certains y sont retournés mais ils se sont cassés les dents car l’Algérie n’était pas prête à les accueillir. Le retour ne s’est pas fait à cause des enfants qui sont nés en France. Les difficultés sont multiples. Il faut remettre les choses dans leur contexte. L’Algérie des années 60-80 n’est pas l’Algérie d’aujourd’hui. Pour rentrer, il fallait avoir réussi et avoir mis assez d’argent de côté, ce qui n’était pas toujours le cas. Il y avait un conflit de loyauté et de mentalité.

Aujourd’hui, les jeunes binationaux sont entre deux chaises. Vous donnez aussi la parole aux jeunes, qu’est-ce qui vous avait le plus surpris? Vous avez notamment noté une plus grande importance à la religion.

Il y a tout le discours véhiculé par l’extrême droite qui explique que certains ne se sentent pas français. Et je me suis posée la question de savoir si c’était vrai ou non. Forcément la question de la religion est arrivée rapidement avec la question du voile, grand débat de notre société. Or, il y a un conflit générationnel. Ces jeunes femmes se battent pour être musulmanes, en portant le voile, et être françaises. Elles n’ont pas eu à se battre contre leur famille et les traditions. Elles ont pu faire de longues études. Elles veulent gagner leur liberté de pratiquer. Nous, nous nous battions pour faire des études, ne pas se marier jeune etc. La religion est un recours à la liberté. La religion devient une identité de substitution à l’identité française quelque part. L’une des femmes rencontrées a abandonné sa carrière de footballeuse pour son foulard. Je pense aussi qu’il faut arrêter de renvoyer les gens à leurs origines. Ce n’est plus le sujet. La France est multiculturelle et nous avons peu raconté ces histoires. On parlait d'événement concernant la guerre d’Algérie à mon époque. Je n’en revenais pas, un vrai paradoxe.

Allez-vous donner une suite à ce podcast en interrogeant des hommes par exemple ou d’autres nationalités?

Oui, c’est en discussion avec d’autres nationalités, avec le regard des hommes. Il y a toute l’Afrique francophone à couvrir. Les histoires sont différentes mais doivent certainement se rejoindre sur les questions d’identité. Ou bien ce sera sur des questions particulières liées aux femmes, encore oui.

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