FRANCE
8 min de lecture
Révolte des lycéens: au-delà des moyens, le poids des inégalités
Ils bloquent, ils manifestent, ils affrontent la police. Les lycéens sont les invités surprise de la présidentielle. Manque de moyens? Pas seulement. Car, pour le sociologue François Dubet, c’est le sens même de l’école qui est en jeu.
Révolte des lycéens: au-delà des moyens, le poids des inégalités
La France compte environ 1,6 million de lycéens, généraux et professionnels compris

Le jeudi 8 octobre, des lycéens escaladent la colonne de la place de la Bastille à Paris lors d’une grande manifestation. L’image, voulue comme un symbole, fait le tour du monde. Le point de départ, lui, était pourtant loin des caméras: à la mi-septembre, quelques lycées de la banlieue parisienne allument la première mèche. Des blocages, des vidéos sur les réseaux et l’incendie gagne le pays.

Cinq actes plus tard, le mouvement tient toujours. Le mardi 13 octobre dernier, près d’un demi-million de lycéens, d’étudiants et de personnels de l’Éducation nationale ont battu le pavé en France, selon l’intersyndicale de la jeunesse. Quelques heures auparavant, le ministère parlait pourtant de "décrue".

Les revendications? Des profs qui manquent, des classes surchargées, des bâtiments dégradés, des emplois du temps épuisants et des inégalités scolaires qui ne cessent de se creuser. Rien de neuf. L’école est en crise depuis longtemps, répète Jean-Rémi Girard, président du SNALC (Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur). Ce qui change, souligne le sociologue Paolo Stuppia, chercheur associé au CESSP (CNRS-Université Paris-I-EHESS), c’est que "des élèves du privé rejoignent les blocus".

Deux lycées, deux mondes

Les inégalités perçues dans le système scolaire sont donc à l’origine de la colère. Interrogée par L’Étudiant le 6 octobre 2026, l’économiste Élise Huillery, professeure d’économie à l’Université Paris-Dauphine, note que le mouvement est parti d’établissements où le bâti était négligé et où les remplaçants manquaient.

"Les enseignants postulent moins dans les lycées défavorisés et, dès qu’ils ont accumulé assez de points, beaucoup rejoignent des établissements jugés plus faciles", dit-elle.

Résultat: davantage de contractuels et de professeurs peu expérimentés dans ces lycées, alors que l’expérience pédagogique joue sur la progression des élèves.

La carte scolaire n’arrange rien. Selon les économistes Gabrielle Fack et Julien Grenet, de l’École d’économie de Paris, elle enferme chaque lycée dans la composition sociale de son quartier. Un quartier aisé donne un lycée aisé. Et un quartier pauvre, un établissement où les moyens sont limités et la qualité de l’enseignement souvent médiocre.

Pauline Charousset et Julien Grenet soulignent, de leur côté, dans une étude parue dans Le Café pédagogique en 2023, que l’absence des lycées privés de la procédure Affelnet (le logiciel et l’algorithme national mis en place par le ministère de l’Éducation nationale pour gérer l’orientation et l’affectation des élèves) constitue l’obstacle le plus sérieux à la mixité. Les lycées parisiens restent "les plus ségrégués de France", et les quartiers les plus bourgeois, comme les 7e et 16e arrondissements, demeurent à l’abri.

En RelationTRT Français - Suite de la mobilisation lycéenne avec des appels à la grève pour mardi

Pas facile d’être lycéen

Sur le plan politique, le député LFI Abdelkader Lahmar a dénoncé en février 2026, dans une question écrite au ministre de l’Éducation nationale, le fait que les lycées des quartiers populaires soient exclus de l’éducation prioritaire depuis la carte de 2015, alors que cette politique est la seule conçue pour réduire les inégalités scolaires. Ces écarts ne sont pas nouveaux: Huillery rappelle qu’ils sont stables depuis quinze ou vingt ans.

Mais, pour le sociologue François Dubet, tous ces éléments ne suffisent pas à expliquer la révolte.

Joint par TRT Français, cet ancien directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) résume la problématique en une phrase: "Le problème que posent les lycéens aujourd’hui, c’est celui de la difficulté d’être lycéen." Trois raisons à cela, selon lui.

La massification, d’abord. Les étudiants ne sont plus des "héritiers et des boursiers". Ces élèves préparés ou triés pour accéder au lycée ne correspondent plus du tout au profil actuel. Les nouveaux venus "se sentent un peu étrangers" et "n’arrivent pas à croire" en l’efficience d’un système qui leur est imposé, à commencer par la promesse de l’égalité des chances. D’où ce constat: "Ils sont en colère contre l’institution elle-même."

La deuxième raison: un jeu truqué. "Les diplômes sont indispensables, mais leur valeur décline." Un phénomène qui s’apparente à l’inflation, dit-il: "Il faut de plus en plus d’argent pour acheter de moins en moins de choses."

Les moyens, seul terrain de bataille?

La troisième, enfin: l’autorité perdue de l’école. "Les jeunes vivent sur leurs smartphones et sur leurs écrans" et se sentent capables de comprendre le monde sans elle. Avec l’intelligence artificielle, "l’école n’a plus le monopole du savoir", résume François Dubet. Une rupture anthropologique que le système éducatif français n’arrive toujours pas à appréhender.

Son verdict est net: "Cette crise n’est pas simplement la crise des moyens à l’école, mais est la crise même du sens des études. Au fond, pourquoi faire des études?", s’interroge le sociologue.

Pourquoi, alors, tout se joue-t-il sur les moyens? Parce que c’est "la seule question de laquelle on peut discuter", répond Dubet, qu’il s’agisse du ministère, des lycéens ou des syndicats. La preuve que le malaise n’est pas seulement lié aux moyens: "On se mobilise là où il y a des moyens aussi, là où les locaux sont en bon état."

Et la colère se déplace progressivement. Elle est passée des collèges aux lycées et gagne désormais quelques universités. "La contagion aux lycées est le signe que le malaise est profond." Le sociologue y entend l’écho de 1990 et de la fin des années 1990, où déjà “pas programmés pour faire des études.”

Parcoursup, machine à condamner socialement

La suppression de Parcoursup est réclamée par une partie des manifestants. Aux yeux de Dubet, la plateforme concentre le malaise: "Vous demandez aux gens de choisir leur avenir à un âge où ils sont incapables de le faire", sur un marché de l’emploi que personne ne sait anticiper à quatre ou cinq ans. "Je dois faire des choix, mais je suis incapable d’en faire": telle est, résume-t-il, la critique des élèves. Seuls y échappent "les très très bons élèves" qui visent les grandes écoles.

Le vrai échec n’est pas la massification. "C’est le fait qu’on a voulu massifier l’école, le lycée, sans vraiment le changer." On a rêvé de "faire que le lycée bourgeois, qui était réservé à 15 % d’élèves, reste le même pour 80 %". D’où des élèves qui, étude PISA (comparaison internationale des acquis) à l’appui, ont "le sentiment d’être en échec relatif". Quant aux enfants de la bourgeoisie, ils ont "une peur panique d’être déclassés".

L’État, entre annonces et matraques

Que fait l’État face à cela? Le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, annonce 3 000 remplaçants et un milliard d’euros de plus, quand les organisations lycéennes en réclament dix. Mathilde Panot (LFI) dénonce des "gesticulations": inflation déduite, le budget des collèges et lycées baisserait de 560 millions d’euros.

Pendant ce temps, dans la rue, 6 877 interpellations ont eu lieu depuis le début du mouvement, dont 86 % de mineurs. Un garçon de 15 ans a perdu une main. Marine Tondelier dénonce une "répression hors norme", que Stuppia juge inédite depuis 1968. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, préfère condamner les violences et ceux qui exploiteraient la colère à des fins électorales.

Dubet, lui, est cinglant: devant cette rupture anthropologique, les pouvoirs publics "n’ont pas apporté de réponse". Les politiques sont "paralysés". À droite, on dit "revenons au lycée d’autrefois", une chimère, prévient cet ancien disciple et collaborateur du sociologue Alain Touraine. À gauche, on répète que "si on continue la même chose avec plus de moyens, ça va finir par marcher", alors que le problème est ailleurs, selon le sociologue. Sa troisième voie: un lycée qui soit "autre chose que des successions de cours", et plusieurs formes de mérite, "pour que les élèves disent: je ne suis pas nul du matin au soir".

Mélenchon, la présidentielle et le vote des jeunes

Le mouvement a déjà un pied dans la campagne. Jean-Luc Mélenchon a proclamé la Bastille "reprise" le 13 octobre dernier et promet de supprimer Parcoursup. "Il n’y a que Mélenchon qui, a priori, a la sympathie du mouvement, pour l’instant", constate Dubet, qui lui reproche pourtant "de la démagogie pure et simple": promettre à chacun les études de son choix, "il y a un moment où ça ne marche plus".

Un fossé générationnel se dessine dans les sondages, avec une réserve: ils portent sur les jeunes de 18 à 25 ans, pas sur les lycéens, souvent mineurs. Selon Elabe (29 août), Mélenchon recueille 41 à 45 % des intentions de vote de cette tranche d’âge au premier tour. OpinionWay (10 septembre) lui donne 44 % chez les 18-24 ans, contre 16 % dans l’ensemble de la population. Nettement en tête, donc, mais pas majoritaire.

En face, Dubet voit l’extrême droite "surfer sur la peur". Marine Le Pen est créditée de 35 % au premier tour par Ifop. Valérie Becquet (CY Cergy Paris Université) veut croire que les lycéens font la part des choses.

"Deux semaines de vacances rendent la reprise difficile", prévient Paolo Stuppia. Une manifestation contre la vie chère, le 17 octobre, pourrait élargir la contestation. Dubet, lui, avoue "un sentiment de paralysie". Et rappelle, lucide, qu’il faut bien qu’à la fin, on ait du boulot.

SOURCE:TRT français et agences