Alors que la justice doit rendre sa décision lundi 13 avril dans le procès du cimentier Lafarge, les attentes sont fortes du côté des parties civiles. Jugée pour avoir maintenu son activité en Syrie entre 2012 et 2014 en versant des fonds à des groupes armés, dont Daech, l’entreprise a fait l’objet de réquisitions du parquet national antiterroriste à hauteur de 1,125 million d’euros d’amende, tandis que des peines allant jusqu’à six ans de prison ont été requises contre ses anciens dirigeants.
Dans des entretiens accordés à l’agence Anadolu, les ONG engagées dans le dossier insistent sur la portée du verdict à venir. Pour elles, ce procès dépasse largement le cas Lafarge et pourrait marquer un tournant dans la manière dont la justice appréhende la responsabilité des multinationales opérant dans des contextes de guerre.
“On attend un verdict à la hauteur de la gravité des faits reprochés à Lafarge”, insiste Anna Kiefer, chargée de plaidoyer et de contentieux à l’ONG Sherpa, dans un entretien accordé à Anadolu.
Elle rappelle l’ampleur inédite du dossier: “On parle notamment de 4,7 millions d’euros qui auraient été transférés à des groupes, dont Daech, le Front al-Nosra ou encore Ahrar el-Sham. Il s’agit des montants de financement du terrorisme les plus importants jamais examinés par la justice française”.
Selon elle, ces paiements visaient avant tout à maintenir l’activité de l’entreprise “au mépris de la vie des salariés syriens”. Un point central pour les parties civiles, qui dénoncent les risques auxquels ont été exposés les employés locaux.
Au-delà des faits eux-mêmes, Anna Kiefer insiste sur la portée symbolique du jugement à venir: “On espère que ce verdict enverra un signal fort aux entreprises françaises multinationales qui ont une activité à l’étranger et qui peuvent, par leur activité, contribuer à des violations des droits humains”.
Pour les ONG, l’affaire Lafarge constitue déjà une étape majeure. “C’est la première fois qu’une entreprise française est jugée pour financement d’une organisation terroriste”, souligne Anna Kiefer, qui espère une décision “historique”.
“Les entreprises ne sont pas des acteurs neutres, elles peuvent alimenter des conflits”, ajoute-t-elle, rappelant qu’il a longtemps été “impensable” qu’elles puissent être poursuivies pénalement pour ce type de faits.
Même analyse du côté du Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits humains (ECCHR), également partie civile. Dans un entretien à Anadolu, sa codirectrice des droits humains et des affaires, Cannelle Lavite, estime que l’affaire révèle “la capacité des acteurs économiques, des multinationales, à alimenter des crimes internationaux dans des conflits”.

Au-delà du financement du terrorisme, les ONG insistent sur un autre volet judiciaire majeur: celui de la complicité de crimes contre l’humanité.
“Cette procédure est fondamentale. Lafarge est mis en examen pour complicité de crimes contre l’humanité, ce qui est déjà une première dans le monde”, affirme Cannelle Lavite.
Elle rappelle qu’un arrêt de la Cour de cassation en 2021, a marqué un tournant: il n’est pas nécessaire de vouloir les crimes pour en être complice, il suffit d’agir en connaissance de cause.
“Ce précédent est historique, mais il faudrait qu’il soit consolidé par une décision de condamnation”, souligne-t-elle.
Durant le procès, l’attitude de Lafarge et de ses anciens dirigeants a suscité des critiques. “L’absence de reconnaissance des faits était attendue, mais reste une déception importante”, estime Cannelle Lavite. Selon elle, chacun a tenté de se défausser: l’entreprise sur ses dirigeants, les dirigeants entre eux, voire sur l’État français.
Certains arguments avancés par la défense ont été fragilisés au fil des audiences, notamment celui selon lequel la présence en Syrie visait à protéger les salariés.

“Grâce au courage d’anciens employés syriens venus témoigner, cet argument s’est largement dégonflé”, affirme-t-elle, évoquant des récits de pressions pour continuer à travailler malgré les dangers et les passages quotidiens à des checkpoints tenus par des groupes armés.
Pour les parties civiles, l’absence de reconnaissance des faits pose un problème plus large: celui de l’apprentissage.
“S’il n’y a pas de leçon tirée, il y a un risque que demain, une autre entreprise prenne la même décision, au mépris de la vie des populations civiles et de ses salariés”, alerte Cannelle Lavite. Dès lors, la décision attendue le 13 avril pourrait avoir un impact bien au-delà de ce seul dossier.
“On espère qu’une condamnation pourra inspirer d’autres entreprises à prendre la mesure des risques, y compris juridiques, et à ne pas franchir certaines lignes rouges”, conclut-elle.
Le procès du groupe Lafarge s’est ouvert le 4 novembre 2025 à Paris et s’est tenu jusqu’au 19 décembre, dans un format inédit pour la justice française.
Huit anciens responsables de l’entreprise y ont été jugés aux côtés de la société elle-même, poursuivie comme personne morale pour des faits remontant à la période 2012-2014, durant laquelle sa filiale syrienne aurait versé près de 4,7 millions d’euros à plusieurs groupes armés afin de maintenir l’exploitation d’une cimenterie dans le nord du pays.
Qualifié d’”historique”, ce procès constitue une première en France en ce qu’il vise une multinationale pour financement du terrorisme, sur fond d’accusations plus larges liées à la responsabilité des entreprises dans des contextes de conflit armé.








