La journée du 17 octobre s’est soldée par plus de 1 200 interpellations. À Mulhouse, une jeune fille de 17 ans a perdu un œil après un tir de grenade lacrymogène. Selon Gérald Darmanin, sur 2 513 gardes à vue, plus de 500 personnes ont été déférées en comparution immédiate dans la semaine, et 123 personnes dormaient déjà en prison au premier bilan, entre détentions provisoires et premières condamnations. Le ministre s’est lui-même félicité de nombreuses peines de prison ferme avec mandat de dépôt, y compris pour de courtes peines.
Derrière ces chiffres, il y a de nombreux mineurs, sans antécédents judiciaires, qui ont été brutalisés par les forces de l'ordre.
Maître Mélodie Jumaux, de l’antenne des mineurs du barreau de Paris, a assisté sept lycéens, parfois collégiens, en quelques jours. Elle témoigne au micro de TRT Français: "La plus jeune avait 13 ans." Leur point commun: "des gamins qui n’étaient absolument pas connus des services de police." Tous ont découvert, dit-elle, "dans les pires circonstances possibles les conditions de garde à vue dans notre pays". Ces conditions étaient "assez déplorables, avant tout par manque de moyens": certains commissariats affichaient plus du double de leur taux d’occupation.
Une sévérité venue d’en haut
Pour l’avocate, la saturation n’explique pas tout. Elle a constaté que l’instruction avait été donnée de prolonger systématiquement les gardes à vue avant même l’examen du dossier.
Le garde des Sceaux et le ministre de l’Intérieur avaient appelé à une "extrême sévérité". Presque aucun de ses clients n’a échappé à la prolongation ni au déferrement (la présentation à un juge pour le mineur), ce qui est "exceptionnel" pour une première garde à vue de mineur.
Elle cite un garçon de 14 ans interpellé pour avoir ramassé par terre des madeleines, des feuilles à rouler et des puffs, des cigarettes électroniques. "On n’imagine pas en temps normal qu’on fasse 48 heures de garde à vue pour ça, et encore moins qu’elle se solde par un déferrement." Les contrôles judiciaires étaient requis "quasiment systématiquement". Les juges des enfants n’ont pas suivi, se félicite-t-elle: sur ses quatre dossiers, aucun contrôle judiciaire, pas même une mesure éducative. La justice des mineurs, résume-t-elle, "a fait de la résistance" face au parquet.
Plusieurs de ses clients portaient les séquelles d’interpellations "musclées". Elle décrit une collégienne de 13 ans, sortie d’un cinéma de Châtelet-Les Halles, qui n’était même pas dans la manifestation. Prise entre les forces de l’ordre et des individus agressifs, elle a été "embarquée dans le lot et traitée comme une délinquante". Les marques sur son corps étaient "visibles à l’œil nu, même pour un œil non averti", et elle rapporte des insultes et des propos racistes. Restée calme, elle aurait lâché qu’en France, les parents n’ont plus le droit de frapper leurs enfants, "et nous, on se fait taper par la police". La réponse a été une gifle.
Me Jumaux refuse de céder au discours médiatique ambiant en ethnicisant la question: il y avait aussi "des gamins de bonnes familles" françaises. Le seul dénominateur commun, c’est l’absence d’antécédents.
Bobigny: des couvertures de survie, pas de matelas
Le rapport de visite du dépôt du tribunal de Bobigny, établi le 21 octobre par quatre avocats mandatés par la bâtonnière Sandrine Beressi, confirme le témoignage de maître Jumaux. Aucun mineur n’avait de matelas, malgré des cellules collectives vides. Des tremblements ont été observés chez au moins trois d’entre eux, qui avaient froid malgré les couvertures de survie fournies. Des déchets et des bouteilles d’urine étaient présents avant leur arrivée. Un garçon n’a pas pu dormir, la banquette ne lui permettant pas de s’allonger, et d’autres devaient crier pour accéder aux toilettes. Une adolescente qui avait ses règles a reçu un kit d’hygiène "homme", et une autre, "très fragilisée", demandait un psychologue. Le service annonce dix matelas pour un dépôt qui comptait 86 détenus la veille.
Le procureur de Bobigny, Alexandre de Bosschère, a admis dans la soirée de mercredi que des mineurs n’avaient effectivement "pas pu être accueillis au cours de la nuit au dépôt de Bobigny dans des conditions acceptables".
Chez les majeurs, des peines "d’une sévérité assez incroyable"
Entre détentions provisoires et premières condamnations, le ministre Darmanin s’est lui-même félicité de nombreuses peines de prison ferme avec mandat de dépôt, y compris pour de courtes peines.
À Paris, 855 personnes ont été interpellées le 17 octobre. Le lundi suivant, la 23e chambre s’est montrée si répressive que cinq des six prévenus jugés pour des faits liés aux manifestations ont dormi en prison. Un jeune de 21 ans, trouvé avec des bouteilles en verre, de l’acétone et des chiffons, a été condamné à huit mois, dont deux fermes, avec un mandat de dépôt que le procureur n’avait même pas requis.
Un jeune homme de 20 ans, sans casier, a pris huit mois, dont deux fermes, pour avoir échangé des messages belliqueux, tandis que son amie écopait de cinq mois avec sursis. Trois autres prévenus, restés silencieux et ayant refusé de livrer leurs empreintes, attendront en détention un procès fixé au 22 décembre. À Lyon, six prévenus ont été condamnés à des peines allant de quatre à sept mois ferme ou de huit à douze mois avec sursis.
La justice n’est pas uniforme. À Perpignan, le parquet réclamait de la prison ferme et des mandats de dépôt, mais le tribunal en a décidé autrement.
Me Jumaux, qui a suivi ces audiences de moins près, relève elle aussi "quelques relaxes", "tant les dossiers ont été mal ficelés".
Ces témoignages viennent alimenter une longue liste de critiques. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, par la voix de sa porte-parole Shabia Mantoo, suit "avec inquiétude" les incidents et rappelle que le droit de réunion pacifique doit être respecté.
La LDH (Ligue des droits de l’Homme) juge les réponses policières disproportionnées. L’ONG Amnesty France s’inquiète des centaines d’arrestations quotidiennes, dont beaucoup de mineurs.
Enfin, une avocate de la Legal Team Paris, collectif de juristes et d'avocats en Île-de-France qui assure un accompagnement bénévole contre les violences d'État, affirme qu’une très grande majorité des jeunes arrivent blessés en garde à vue.
Côté politique, Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise (LFI), accuse le pouvoir d’avoir "ordonné la répression". Clémence Guetté, députée LFI du Val-de-Marne, juge "insupportables" les images qui lui parviennent. Le député LFI Paul Vannier a, lui, saisi le parquet de Pontoise après des témoignages de violences contre des lycéens.
Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a fustigé l’irresponsabilité du gouvernement, et Marine Tondelier, candidate écologiste à la présidentielle, et Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, ont rejoint les cortèges des manifestants.
Le président de l’Union syndicale lycéenne, Ryad Rani, dénonce une "violence inouïe" envers des lycéens plaqués au sol, un genou sur la tête. Du côté des intellectuels, le juriste et chercheur Robi Morder souligne l’ampleur sans précédent de la répression dans le magazine Politis.
Le gouvernement conteste ce récit. Sébastien Lecornu juge mensonger de parler d’instructions de répression et rappelle que plus de 715 policiers et gendarmes ont été blessés. Les violences du 17 octobre ont été réelles, insiste le camp gouvernemental, citant ainsi l’incendie de la mairie de Limoges. Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, a annoncé 36 enquêtes sur des violences policières présumées.
Reste la question posée par Me Jumaux: "la justice peut-elle résister à l’esprit du temps"? Elle ne croit pas à des instructions directes, mais à une "pression médiatique qui rend difficile d’échapper au soupçon de laxisme", dans un climat extrêmement droitier et autoritariste. Elle refuse aussi de parler de "crime organisé" à propos des pillages.
"Je veux croire qu’il y a quand même une résistance", conclut-elle. Les juges parisiens semblent lui donner raison. Mais pour des centaines d’adolescents, l’épreuve a déjà eu lieu: une nuit sur une banquette, sous une couverture de survie.




















