La "politique arabe" de la France: un héritage gaulliste sacrifié sur l'autel du sionisme
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La "politique arabe" de la France: un héritage gaulliste sacrifié sur l'autel du sionismeLa guerre israélo-américaine contre l'Iran a mis à nu une réalité: la France n'a plus de "politique arabe". Cinquante ans après le discours de de Gaulle, Paris est otage d'un alignement pro-israélien que ses propres diplomates dénoncent en coulisses
Voyage du président Macron au Liban en avril 2026, ici avec le Premier ministre Nawaf Salam

Il fut un temps où la France parlait à tous. En juin 1967, tandis que les chars de l'armée israélienne s'emparaient de Gaza, de la Cisjordanie, du Golan et du Sinaï, le général de Gaulle rompait spectaculairement avec l'allié sioniste pour prendre fait et cause pour le droit international. Ce coup de barre diplomatique n'était pas un caprice de vieux général : il s'inscrivait dans une vision cohérente, celle d'une France indépendante des grands blocs, interlocutrice crédible de toutes les capitales arabes, de Damas à Bagdad, en passant par Le Caire et Alger. "Nous avions repris avec les peuples arabes d'Orient la même politique d'amitié et de coopération qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde", expliquait alors le fondateur de la France libre, revendiquant l'héritage séculaire d'une présence française au Levant.

Cette "politique arabe" reposait sur trois piliers : l'indépendance stratégique vis-à-vis de Washington, le refus de tout alignement automatique sur l'agenda israélien et la conviction que parler avec tout le monde, y compris les acteurs que l'Occident préférait ostraciser, était la seule voie vers une paix durable. Pompidou, en 1973, maintint ce cap lors de la guerre du Kippour, refusant de laisser les Américains utiliser les bases françaises pour ravitailler Israël. Et c'est encore cette tradition que Jacques Chirac incarnait en 2003 lorsqu'il brandissait son veto au Conseil de sécurité contre la guerre en Irak, au nom d'une légalité internationale que Paris entendait défendre coûte que coûte.

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Aujourd'hui, de cet édifice, il ne reste plus grand-chose. Selon le géopolitologue Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), cette rupture s'est produite entre 2005 et 2007 : Jacques Chirac lui-même avait rétabli ses relations avec Ariel Sharon sous la pression des lobbies communautaires, et l'arrivée de Nicolas Sarkozy à l'Élysée avait acté le tournant atlantiste. Depuis lors, une majorité de parlementaires et de responsables gouvernementaux sont devenus structurellement pro-israéliens, dans une mécanique que Boniface impute à "un biais occidentaliste" entretenu par la culpabilité post-Shoah, la peur des attentats et un racisme anti-arabe latent.

"La politique arabe de la France a définitivement été enterrée"

Au micro de TRT Français, Bruno Guigue, chercheur en philosophie politique et analyste en relations internationales, ne mâche pas ses mots. Il dresse un constat sans appel. "La diplomatie gaulliste d'équilibre au Moyen-Orient a définitivement été enterrée par Emmanuel Macron. Le constat est tellement désastreux que je ne sais même pas si on peut encore parler d'une politique arabe de la France ou d'une politique d'équilibre entre les puissances qui serait d'inspiration gaullienne."

Pour Guigue, le triptyque Sarkozy-Hollande-Macron a achevé ce que Chirac avait commencé à abîmer. Si ce dernier conservait "une crédibilité, malgré tout, auprès de tous les acteurs dans la région", ses successeurs sont allés de "reniement en reniement". La politique française au Moyen-Orient était, rappelle-t-il, "une politique indépendante, fondée sur les principes de souveraineté et d'indépendance des pays de la région et qui considérait qu'on parlait avec tout le monde en même temps". Cette posture d'intermédiaire universel, clé de voûte de l'influence française, a été progressivement sacrifiée sur l'autel de l'alignement occidental.

La comparaison qu'il établit est cinglante : "Je trouve que c'est plutôt la Chine aujourd'hui qui a une politique gaullienne au Moyen-Orient." De fait, c'est Pékin qui, en 2023, a négocié la réconciliation historique entre l'Arabie saoudite et l'Iran, là où Paris, jadis médiateur naturel, n'était même pas invité à la table. La diplomatie française, note la revue Conflits dans son numéro de janvier 2024, a manqué ce rendez-vous comme elle avait manqué tous les précédents : la tournée de Macron au Caire, à Amman et à Ramallah après le 7 octobre 2023 "est passée inaperçue" et la conférence humanitaire pour Gaza "n'a débouché sur rien de très concret".

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Le 7 octobre et l'effondrement de la façade

L'offensive israélo-américaine contre l'Iran et le Liban, déclenchée à partir de juin 2025, a achevé de révéler le vide sidéral de la diplomatie française dans la région. Dès les premières heures des frappes, Emmanuel Macron publiait sur son compte X un message attribuant à l'Iran la responsabilité du conflit, alors même que Téhéran subissait une agression d'une violence inouïe. Bruno Guigue est formel sur ce point : "Au moment où deux puissances engagent de manière unilatérale des opérations militaires contre un pays tiers, la France considère que c'est le pays tiers qui est responsable de cette situation. L'alignement sur Washington et Tel-Aviv a été total."

Ce premier positionnement fut suivi, comme souvent, de quelques nuances émises à retardement par le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Une marque de fabrique d'une diplomatie française que Guigue décrit comme structurellement lâche et schizophrène : "La France s'aligne d'abord sur l'agresseur impérialiste. Et puis, après, on émet quelques réserves pour montrer quand même qu'on trouve que l'agresseur va trop loin."

Ce fut déjà la trajectoire suivie au sujet de la guerre génocidaire à Gaza : refus initial de voter au Conseil de sécurité la résolution exigeant un cessez-le-feu, puis ralliement tardif aux textes ultérieurs, et enfin reconnaissance de l'État palestinien annoncée en septembre 2025, "au moment où ça n'intéressait plus personne", selon l'analyste.

Le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle dans la région, censé démontrer la stature de puissance régionale de la France, illustre à lui seul le malentendu fondamental. "C'est grotesque", commente Guigue. "Dès qu'il a commencé à approcher de la région, les Iraniens ont fait savoir que s'il s'approchait trop, il serait considéré comme force hostile. Et puis les Français ont tout de suite dit 'non, non, mais on est là pour faire de la surveillance et de la sécurité'. Cela ne veut strictement rien dire." La marine nationale, fleuron de la puissance française, transformée en figurant d'une pièce de théâtre dont Washington et Tel-Aviv écrivent le script : l'image est humiliante, mais juste.

La mainmise du lobby pro-israélien : un tabou levé

Pourquoi cette capitulation ? Guigue refuse les explications par l'affaiblissement de la France, qui n'est plus qu'une puissance moyenne. "Il y a beaucoup de pays qui sont faibles, qui sont même plus faibles que la France et qui ne s'alignent pas sur cet agenda." La vraie raison, dit-il sans détour, est politique : "C'est la soumission de l'oligarchie dirigeante de la France au sionisme. C'est la quasi-totalité du pouvoir médiatique qui a une influence totalement disproportionnée sur le pouvoir politique. Une petite minorité, une communauté organisée, qui pèse de tout son poids économico-financier sur les décisions d'un pays qui n'est souverain que de nom."

Pascal Boniface documentait cette réalité dans Permis de tuer. Il décrit un "biais médiatique occidentaliste" qui rend quasi impossibles les voix critiques de la politique israélienne dans l'espace public français. Il recense les pressions subies, les évictions, le maccarthysme rampant qui frappe ceux qui osent nommer les choses. Une note diplomatique ayant fuité, révélée par Le Figaro en novembre 2023 et rapportée par la revue Conflits, montrait des diplomates du Quai d'Orsay eux-mêmes dénoncer "la position illisible de la présidence française" après le 7 octobre. L'idée de Macron d'élargir la coalition anti-Daech au Hamas – autrement dit de raser Gaza – avait, selon une enquête de Libération, été soufflée à l'Élysée par Bernard-Henri Lévy, "courtisan aussi habile que maladroit quand il s'agit de jouer les ambassadeurs de substitution".

Le président Macron a même proposé, bravache, cette alliance au roi de Jordanie, semblant oublier que la moitié des Jordaniens ont des racines palestiniennes. Le roi Abdallah, un peu gêné, a décliné cette proposition française.

Cette infiltration de la décision diplomatique par des réseaux de pression pro-israéliens n'est pas un phénomène nouveau, mais elle s'est considérablement intensifiée sous Macron. Selon Denis Bauchard, ancien directeur de la Direction Afrique du Nord et Moyen-Orient au Quai d'Orsay, dans un article publié par Areion24, la France a "perdu pied" dans la région non par manque de moyens, mais par manque de volonté politique. L'image de la France dans le monde arabe, qui était celle du pays occidental le plus populaire il y a encore 15 ans, comme le note Boniface dans la Revue internationale et stratégique, s'est effondrée. Paris est désormais perçu comme une puissance vassalisée, incapable de tenir le moindre discours indépendant.

Le Liban, miroir brisé de l'impuissance

Le cas libanais illustre de façon tragique cette impuissance consentie. La France, puissance mandataire historique, se targue d'une relation privilégiée avec Beyrouth. Pourtant, alors qu'Israël bombardait le Liban-Sud et que l'invasion terrestre se poursuivait, Paris s'est retrouvée incapable de formuler une position cohérente.

La mort d'un militaire français de la FINUL a même posé brutalement la question suivante : comment articuler une présence militaire sous mandat de l'ONU lorsque l'on refuse de désigner l'agresseur ?

Guigue tranche : "Une réponse cohérente consisterait à désigner clairement le responsable de la situation, c'est-à-dire l'envahisseur. Ce n'est pas le Liban qui envahit et qui prétend annexer le territoire israélien. C'est une invasion qui vise explicitement à occuper et à maintenir sous tutelle israélienne une partie du territoire souverain de l'État libanais. C'est une démarche expansionniste. Si la France était gaullienne, elle dénoncerait l'agression israélienne et exigerait de cet État qu'il respecte la souveraineté et l'intégrité territoriale libanaises."

Ce que font, de fait, "beaucoup de pays dans le monde qui disent ça, peut-être en termes plus feutrés", mais pas la France.

Et l'analyste de renvoyer à la Chine, dont les communiqués officiels "dénoncent toute forme d'agression, d'expansionnisme, de colonisation" avec une netteté que le Quai d'Orsay n'ose plus employer : "C'est quelque part eux les héritiers de la politique gaulliste au Moyen-Orient." L'ironie est cruelle : le pays qui se réclame le plus volontiers de De Gaulle en politique intérieure a abandonné le gaullisme là où il aurait le plus de sens, à savoir dans l'affirmation d'une ligne diplomatique indépendante face aux grandes puissances.

Une influence en ruines, une crédibilité à reconstruire

Le tableau d'ensemble est sombre. La France a perdu ses leviers d'influence traditionnels au Moyen-Orient : son rôle de médiateur (capté par la Chine et le Qatar), son prestige militaire (ridiculisé par l'épisode du Charles-de-Gaulle), sa crédibilité juridique (minée par ses votes ambigus à l'ONU) et son image de puissance équilibrée (dévastée par ses prises de position post-7 octobre). Comme l'écrit la revue Conflits, "l'élan gaullien en direction du monde arabe et de la Méditerranée s'est érodé dans les années 1980-1990 jusqu'à disparaître complètement ces vingt dernières années".

La question n'est plus de savoir si la politique arabe de la France est en crise : elle est morte. La question est de savoir si elle peut renaître. Cela supposerait, au minimum, ce que Bruno Guigue appelle "une politique gaullienne" : condamner d'emblée l'agresseur et le nommer. "Ce qu'a fait De Gaulle en 1967. Ce qu'a fait Pompidou en 1973. Et que ni Sarkozy, ni Hollande, ni Macron n'ont eu le courage de faire."

SOURCE:TRT Français