Médias: France Inter déroule le tapis rouge à l'extrême droite
FRANCE
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Médias: France Inter déroule le tapis rouge à l'extrême droiteLe personnel de Radio France était en grève pendant 2 jours pour protester contre l'arrivée sur France Inter d'un chroniqueur de Valeurs actuelles. Cette embauche entérine la normalisation de l'extrême droite dans l'espace médiatique français.
Manifestation ce dimanche devant la maison ronde à Paris contre la venue de Charles Sapin

Le journaliste d'ultra-droite Charles Sapin officiera désormais tous les dimanches matin sur France Inter. Son CV : directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, magazine plusieurs fois condamné pour injures et provocations raciales. Pro-israélien et ouvertement favorable aux thèses du Rassemblement national, l'éditorialiste s'inscrit plus généralement dans un revirement stratégique inquiétant. Un basculement qui suscite l'indignation de nombreux journalistes de la radio publique.

L'intersyndicale (CFDT, CGT, FO, SNJ, SUD et Unsa) a organisé deux jours de grève, les 13 et 14 septembre.

Le syndicat SNJ-CGT dénonce le franchissement d'une "ligne rouge inacceptable". La directrice de la radio publique, Céline Pigalle, invoque, elle, le pluralisme et la nécessité, "en année présidentielle", d'organiser "la conversation entre toutes les opinions".

L'argument n'est pas neuf. Il y a un an, presque jour pour jour, France Info recrutait Nathan Devers et Paul Melun, deux anciens chroniqueurs de Pascal Praud sur CNews, pour coanimer un rendez-vous hebdomadaire présenté comme une "agora moderne". À chaque fois, le service public se défend de céder à l'air du temps. À chaque fois pourtant, c'est la normalisation de l'extrême droite qui grignote un peu plus des "parts de marché" médiatiques.

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"Une des dernières digues qui cède"

Pour l'historien des médias Alexis Lévrier, spécialiste de la presse et des relations entre pouvoir et journalisme, il ne faut surtout pas se tromper de coupable. Interrogé par TRT Français, il écarte d'emblée l'idée que les dirigeantes de l'audiovisuel public seraient elles-mêmes acquises à l'extrême droite. "Je ne les soupçonne absolument pas d'être d'extrême droite", affirme-t-il. Le problème, selon lui, est ailleurs : "elles sont clairement sous la pression d'un pouvoir qui les a abandonnées et qui donne sans arrêt des gages à l'extrême droite."

Lévrier pointe en particulier la responsabilité du macronisme, et singulièrement de l'ancienne ministre de la Culture Rachida Dati, qui a "mené campagne contre les médias publics avec énormément de virulence" pendant deux ans. À cette hostilité politique s'ajoutent un étranglement budgétaire avec la fin de la redevance, et un affaiblissement du budget chaque année. Résultat, selon l'historien : "tout l'espace médiatique s'est déporté vers l'extrême droite", au point que les rédactions restées fidèles à leur mission d'origine "paraissent de gauche", par simple effet de contraste avec la droitisation générale du paysage. Une bataille lexicale et culturelle que le groupe Bolloré, qui "mène campagne contre l'audiovisuel public tous les jours", a, selon lui, déjà gagnée.

"C'était une des dernières digues, l'audiovisuel public, et ce que l'on peut observer, c'est qu'elle commence à céder", résume Lévrier, qui cite pêle-mêle l'arrivée de Charles Sapin, celle d'Eugénie Bastié à L'Heure de vérité, mais aussi le départ de Thomas Legrand et d'autres figures reconnues des rédactions publiques. Il met toutefois en garde contre un fatalisme daté : contrairement à une idée reçue largement répandue en France, "l'extrême droite n'est arrivée au pouvoir qu'après une défaite militaire, elle n'a jamais gagné par les urnes". Rien ne garantit donc la victoire annoncée de Marine Le Pen en 2027, mais c'est bien "comme si les dirigeants politiques et les dirigeants de médias s'étaient habitués à cette idée-là", en donnant par anticipation des gages à l'extrême droite politique et médiatique.

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Purge ou paranoïa?

Cette lecture n'est pas sans écho avec celle de Thomas Guénolé, politologue et essayiste engagé contre l'extrême droite, interrogé par TRT Français. Il voit dans ces recrutements successifs un calcul plus cynique encore : les directions de l'audiovisuel public "anticipent une victoire du RN à la présidentielle de 2027 et cherchent, dès maintenant, à se prémunir d'une purge", en intégrant des figures issues de Valeurs actuelles ou de CNews à leurs grilles pour se ménager une assurance auprès d'une extrême droite qui pourrait demain décider de leur budget, de leur nomination, voire de leur existence.

Confronté à cette thèse, Alexis Lévrier la nuance fortement, quand il ne la réfute pas. "Je ne pense pas qu'ils puissent être soupçonnés de ça, ou alors c'est extrêmement naïf", tranche-t-il. Pour l'historien, en cas de victoire du RN, la privatisation annoncée de l'audiovisuel public n'aura pas lieu. L'exemple hongrois le prouve, dit-il : "les médias publics sont une arme trop puissante entre les mains d'un régime illibéral", une "arme de propagande" dont ni Bolloré ni Bernard Arnault n'auraient intérêt à se priver en se créant des concurrents privatisés. En revanche, prévient-il, "ce qu'on aura, c'est des purges massives", qui frapperont d'abord les dirigeants eux-mêmes : "Céline Pigalle et Sybille Veil (présidente-directrice générale de Radio France) (...) seraient virées tout de suite comme des symboles, quels que soient les efforts qu'elles déploieront d'ici là pour normaliser l'extrême droite."

L’audiovisuel public vit une pression constante, sur fond d'abandon par la tutelle politique et de multiplication de fausses informations émanant du pouvoir macroniste, jusqu'à Emmanuel Macron en personne, qui avait mis en cause sur C à vous des images de Complément d'enquête sur Gérard Depardieu, contraignant l'émission à les faire authentifier par huissier. Pour Lévrier, les directions donnent donc des gages moins pour sauver leur poste que pour tenter d'éteindre les critiques et gagner du temps, "une erreur", juge-t-il, car "ça ne marche pas" : chaque concession est aussitôt lue comme une "petite défaite ponctuelle avant la grande capitulation".

Guénolé a lui-même expérimenté ce rétrécissement de l'espace médiatique : après plusieurs mois sur le plateau de Touche pas à mon poste sur C8, où il dit avoir porté des positions minoritaires sur la cause palestinienne, il a créé sa propre web-télé, Uppercut TV, pour continuer ce combat en dehors des circuits classiques. Le même mécanisme, selon lui, explique pourquoi "les voix pro-palestiniennes peinent à trouver leur place sur ces mêmes antennes, quand la défense inconditionnelle de la politique israélienne, elle, y circule sans grande résistance".

Sur le fond, l'essayiste ne fait pourtant pas dans la demi-mesure, plaidant pour "l'interdiction pure et simple du Rassemblement national et de Reconquête" sur le fondement de l'article L212-1 du Code de la sécurité intérieure et n'hésitant pas non plus à affronter directement les figures les plus sulfureuses de la mouvance, à l'image du polémiste Alain Soral, avec qui il a débattu pendant trois heures fin août sur la chaîne Géopolitique Profonde.

Le prix de l'audimat

Toutes les grilles de lecture ne convergent pourtant pas. Interrogé sur la thèse de "l'assurance anti-purge" défendue par Thomas Guénolé, le politologue libéral William Thay, plutôt marqué à droite, se montre nettement plus circonspect. S'il concède que des "comportements tactiques" existent bel et bien chez certains dirigeants d'organismes publics, "c'est largement documenté", il n'y voit pas la clé de l'affaire Sapin. Pour lui, l'explication est d'abord économique : en année présidentielle, et alors que les courants proches de Valeurs actuelles sont crédités de 35 à 40 % d'opinions dans les sondages, aucune radio ne peut se permettre de s'en couper. "Vous ne pouvez pas vous couper de 40 % de gens", résume-t-il, convoquant l'exemple surprenant du basketteur Michael Jordan refusant jadis de prendre parti entre démocrates et républicains aux États-Unis "pour ne pas amputer son propre marché".

Les rédactions résistent

Ce climat n'empêche pas les résistances syndicales, publiques comme privées. Alexis Lévrier rappelle qu'à BFM, les syndicats se battent aussi contre l'arrivée de Sonia Mabrouk, qui a "immédiatement extrême-droitisé la ligne d'une manière assumée", en transposant sur le service public les méthodes déjà rodées sur CNews. Sur France Inter, la mobilisation contre le recrutement de Charles Sapin a pris une forme concrète : le SNJ-CGT a appelé à la grève les dimanche 13 et lundi 14 septembre pour protester contre son arrivée à l'antenne, une séquence que William Thay confirme sans détour, tout en la relativisant : "ils ont fait grève, oui (...) ce qui ne sera pas suivi d'effet, mais bon, c'était pour marquer le coup". Le politologue observe par ailleurs un décalage classique entre directions, plus centristes, et rédactions, plus radicales, "comme les partis politiques", dit-il, un clivage qui traverse selon lui particulièrement les rangs du SNJ.

Une bascule inquiétante

Pascal Boniface, lui, ne voit pas là un cas isolé mais un symptôme. Dans sa revue de presse du 30 août, le géopolitologue documente un même biais dans le traitement médiatique français de Gaza : les voix critiques d'Israël – juives comprises – sont invisibilisées, quand le récit officiel israélien bénéficie d'un traitement de faveur systématique. Sa conclusion est sans détour : le service public a rejoint, sur ce terrain, la ligne des chaînes privées estampillées Bolloré, CNews en tête.

"Toute voix qui ose employer le terme génocide concernant la situation à Gaza est automatiquement marginalisée ou interdite d'antenne", résume Boniface, quand les soutiens les plus zélés des crimes de guerre de Netanyahou sont, eux, promus. Un renversement complet de la hiérarchie médiatique, où l'exactitude du vocabulaire juridique – génocide, crimes de guerre – coûte plus cher que sa négation.

Le même mécanisme d'inversion touche, selon lui, la question du racisme antimusulman : "le terme d'islamophobe est rejeté, la dénonciation du racisme antimusulman et de la négrophobie reléguée au second plan", quand tenir un discours islamophobe "sert de brevet professionnel pour beaucoup, alors qu'ils n'ont aucune compétence intellectuelle".

Pour Pascal Boniface, les deux phénomènes documentés s'articulent : d'un côté, une extrême droite éditoriale qui s'installe sur les grandes antennes publiques au nom du pluralisme ; de l'autre, une parole pro-palestinienne qui reste minoritaire et suspecte dès qu'elle s'exprime dans les mêmes espaces. À un an d'une présidentielle où le RN part favori, cette double dynamique dessine un paysage médiatique où la normalisation de l'extrême droite prépare, insidieusement, sa victoire dans les urnes.

SOURCE:TRT Français