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Pourquoi l’Union européenne s’intéresse de plus en plus à l’Arctique ?
Le 14 septembre, 12 pays appellent l'UE à muscler sa présence face à la Russie en Arctique. Von der Leyen a annoncé 200 M€ pour le Groenland le 7 septembre. L'UE montre son intérêt grandissant pour l’Arctique mais pourquoi ?
Pourquoi l’Union européenne s’intéresse de plus en plus à l’Arctique ?
La PM danoise Mette Frederiksen et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en visite au Groenland

En déplacement au Groenland, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé une enveloppe de 200 millions d'euros pour le territoire du Groenland. 

"L'Europe fait un choix: celui d'être plus présente et plus impliquée au Groenland et dans l'Arctique", a-t-elle déclaré lors d'une conférence de presse à Nuuk, capitale de cette immense île, sur laquelle le président des États-Unis a jeté son dévolu. Tout au long de son déplacement, Ursula von der Leyen a poussé un même message: cette île doit exister avec l'Europe plutôt qu'avec les États-Unis.

L’intérêt de l’Europe pour le Groenland est clairement assumé et pour concrétiser cet intérêt, la cheffe de la Commission a promis une enveloppe de 200 millions d’euros en 2026 et en 2027 puis le doublement de cette enveloppe pour atteindre 530 millions d’euros par an sur la période pour la période 2028-2034. 

Ces fonds doivent servir à financer des projets pour améliorer la connectivité de ce vaste territoire, investir dans l'énergie propre et explorer l'accès aux matières premières critiques.

En RelationTRT Français - Arctique: 12 pays appellent l'UE à muscler sa présence face à la Russie

S'exprimant à ses côtés, le chef du gouvernement groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, et la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, ont tous deux estimé que le territoire avait "besoin de l'Union européenne". Mais que l'Union européenne avait elle aussi "besoin du Groenland".

Pas seulement une démarche symbolique

L’intérêt est donc mutuel. L'appétence du président Trump pour le Groenland a provoqué une crise majeure en début d'année en Europe. Au plus fort de la crise, le président américain n'avait pas exclu "d'utiliser la force" pour s'emparer du territoire de 57 000 habitants, semant l'inquiétude au sein de l'UE et de l'Otan (Traité de l’Atlantique nord, traité d’entraide militaire).

Sept mois sont passés depuis, mais sans prononcer le nom du président américain, Ursula von der Leyen a fait une référence directe aux événements de janvier. "C'est aux habitants du Groenland et du Danemark de décider de l'avenir du Groenland. Personne d'autre", a-t-elle assuré lors d'une conférence de presse.

Mikaa Blugeon -Mered, chercheur senior sur les enjeux arctiques et géopolitiques à l'université du Québec à Trois-Rivières souhaite rappeler auprès de TRT Français que l’intérêt de l’Europe pour la zone arctique n’est pas récent. L’UE a une stratégie en Arctique depuis 2008 et cette feuille de route a été renouvelée trois fois et doit d’ailleurs être à nouveau actualisée à l’automne. 

“Le Groenland n'a fait que prendre encore plus de poids d'un point de vue géopolitique. Donc dans ce contexte là, cette visite n’est pas juste un message pour Donald Trump même si ce dernier a renforcé évidemment le besoin d'avoir des preuves d'amour vis-à-vis du Groenland. Du côté européen comme du côté danois, du reste, “résume-t-il.

Si le territoire groenlandais est classé comme territoire d’outre-mer par l’Union européenne, les menaces américaines ont également forcé une réflexion au sein de l’UE. 


La “Stratégie européenne de sécurité et de défense” couvre l'ensemble des pays membres de l'Union européenne. En 2025, en pleine crise du Groenland, la Commission et le Conseil européen décident que le Groenland doit décider si le territoire bénéficie de ce parapluie de sécurité, s’il doit bénéficier de cette solidarité ( l'article 42.7 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, qui est tout simplement l'article de solidarité entre membres) même si c’est un territoire autonome du Danemark. La réponse a été positive, le Groenland est de facto dans la zone de l’UE.

Un partenariat économique 

Voilà donc le Groenland intégré un peu plus dans la sphère européenne, mais au-delà de la politique, l’UE reste un monde de marchands et les richesses de l’île éveillent son intérêt.

En parallèle, Nuuk peine à développer les industries extractives qui pourraient contribuer à son émancipation vis-à-vis du Danemark. Le Groenland compte justement utiliser les nouveaux fonds européens pour participer au développement de projets concrets dans ce secteur.

Il s'agit notamment d'améliorer les capacités satellitaires, pour un meilleur accès internet dans le nord et l'est de l'île.

Bruxelles espère quant à elle que ces promesses d'investissements permettront de faire d'une pierre deux coups : nouer une relation de confiance avec le Groenland et diversifier l'accès européen aux matières premières critiques (lithium, cobalt, terres rares, nickel).

Le chercheur Mikaa Blugeon-Mered explique que le Groenland a acquis l'exclusivité sur la gestion de leur sous-sol et de leurs ressources naturelles en 2009, des États comme le Canada, l'Australie, la France ou l'Union européenne “ont tout au long de ces dix, quinze dernières années, passé des accords avec le Groenland pour l’aider à mieux cartographier ses ressources, et ses besoins en infrastructures que l'exploitation de ces ressources nécessiterait.”

Le Groenland pourrait même devenir un paradis pour les data center que le développement de l’intelligence artificielle rendent nécessaires: le Groenland, avec sa banquise, ses eaux turquoises glacées, pourrait abriter des centres de données, qui ont besoin de technologies de refroidissement, pour alimenter le boom de l'IA.

Une initiative que Christian Keldsen, patron des patrons du Groenland, voit particulièrement d'un bon œil. "Nous poussons carrément en ce sens", a-t-il déclaré à des journalistes.

Le Groenland, un verrou stratégique

Au-delà des provocations américaines, l’Union européenne voit également d’un mauvais œil l’influence russe en Arctique. La Russie y a développé une présence militaire et économique.

La guerre en Ukraine (2022) a réveillé de vieux démons en Europe et pour les membres du Nord de l’Europe que sont la Suède, la Finlande et le Danemark la crainte d’une intervention russe a refait surface. Les deux premiers ont d'ailleurs décidé de rejoindre l’OTAN, le traité de l’Atlantique nord, en 2023 pour la Finlande et en 2024 pour la Suède.

Moscou compte aujourd’hui six bases militaires, 40 brise-glaces et 16 ports dans la zone arctique. Ce qui inquiète aussi Washington et fait mieux comprendre les gesticulations de l’administration Trump.

L’accord de 1951 signé entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland donne la possibilité d’amplifier la présence militaire américaine.


Mais si les États-Unis ont eu jusqu’à 38 installations militaires, dont 17 bases, au Groenland, leur présence militaire est passée de 10 000 hommes à 150, dont moins de 40 sont vraiment des soldats capables de se battre. 

Dans une interview donnée au journal Le Temps en mars 2026, Mikaa Blugeon-Meredle Groenland considère pourtant que le Groenland n’est pas un enjeu de sécurité immédiat. Les tensions sont concentrées à l’Est entre le Svalbard (territoire norvégien), l’Islande et extrême nord des îles britanniques car ce couloir est une porte d’entrée possible vers l’Atlantique pour la Russie, il n’en reste pas moins que le Groenland se trouve à la jonction de l’océan Arctique et de l’Atlantique Nord.

Le spécialiste de l’Arctique nuance malgré tout ses propos, l’”exceptionnalisme” de l’Arctique, que l’on croyait préservé des grands conflits mondiaux, est plus fragile que jamais.” 

Les événements récents nourrissent l’inquiétude d’un monde qui change et qui est imprévisible. Le Conseil de l’Arctique, conseil diplomatique a volé en éclats avec la guerre en Ukraine, ensuite en 2025, le président américain menace de prendre le Groenland par la force.

L’Arctique est devenue une zone où les appétits des uns et des autres se font jour, d’autant que le réchauffement climatique est en train de rendre ce territoire plus accessible. La fonte de la banquise pourrait rendre possible de nouvelles routes maritimes.

L’Arctique, une future voie commerciale ?

L'Union européenne travaille sur ce dossier depuis longtemps. Elle est le premier acteur scientifique avec les États-Unis en Arctique depuis déjà presque 20 ans. Les grandes expéditions scientifiques qui ont été menées également par la Chine visent à comprendre la magnitude des changements et la compréhension des routes maritimes qui pourraient être possibles dans le cœur de l'océan Arctique.

Si la navigation est encore saisonnière en Arctique, la mer n’est navigable qu’en été mais pour des périodes de plus en plus longues. La navigation n’est toujours qu’une navigation de destination, les bateaux se dirigent vers l’arctique pour y charger ou décharger des produits mais les pays de l’Arctique se projettent dans l’avenir.

Deux routes existent déjà. La principale route actuellement en service est la route maritime du Nord, qui longe la côte septentrionale de la Russie et relie la mer de Barents au détroit de Béring. Cette route est de facto contrôlée par Moscou par le biais de permis et réglementation. La Chine et Moscou y ont développé des infrastructures importantes notamment pour l'exportation du gaz et du pétrole.

Une autre voie stratégique est le passage du Nord-Ouest aujourd’hui praticable en été, qui traverse l’arctique canadien et relie les océans Atlantique et Pacifique. Ottawa considère ces eaux comme ses eaux intérieures et revendique la pleine souveraineté sur le transit. 

Relativisons quand même, cela reste un trafic limité. En 2025, 103 bateaux avaient effectué un transit dans l’arctique et des navires russes, et quelques navires chinois représentaient l’essentiel du trafic.
90 000 à 100 000 bateaux transitent par le détroit de Malacca chaque année.


Toutes les convoitises sont aujourd’hui concentrées sur la future route maritime transpolaire qui représenterait la liaison la plus directe entre l'Europe et l'Asie. Le Groenland serait alors au cœur du dispositif. 

“La plupart des modèles climatiques pour le XXIᵉ siècle laissent entendre qu’au cours du siècle, on ne sait pas exactement quand il y aurait au conditionnel des étés sans glaces, c'est à dire que la glace disparaîtrait complètement dans l'océan Arctique, ce qui serait vraiment un bouleversement environnemental puisque ça fait 13 millions d'années que de la banquise permanente” indique Frédéric Lasserre. Ce professeur de géographie à l’Université "Laval" de Québec, et directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques, explique à TRT Français que dans ce scénario, la côte Est du Groenland prendrait une valeur ajoutée.

Le Groenland pourrait alors devenir un hub de chargement ou de déchargement pour les porte-conteneurs, voire une base de surveillance et de contrôle des routes maritimes.


L’Union européenne espère avancer un pion dans ce jeu stratégique où les Russes, les Américains et les Canadiens sont les principaux joueurs.
Bruxelles se concentre sur la réglementation, l’UE souhaite obtenir que les routes arctiques soient considérées comme des corridors d’intérêt international pour éviter qu’un pays ne s'accapare l’une de ces routes.  

Frédéric Lasserre semble penser qu’une seule route pourrait un jour être une voie “internationale.” “La Russie aimerait bien gérer la route du Nord, les États-Unis veulent aussi avoir un droit de regard sur ce qui passe au large de l'Alaska. Donc ça va être compliqué. Le seul itinéraire où il y a aucune prétention d'un état côtier pour le contrôle, c'est la route trans arctique”.

Est-ce seulement un rêve arctique ? Pas vraiment, l’UE cofinance la modernisation de hubs stratégiques en Scandinavie et dans la région de la mer Baltique. Ces ports de l'Europe du Nord sont positionnés pour devenir des terminaux logistiques de premier plan, capables de capter les flux de marchandises entre l'Asie et l'Europe tout en réduisant potentiellement les temps de trajet par rapport aux routes traditionnelles (comme le canal de Suez).
Dans la même logique, l’Union européenne met pied sur le sol groenlandais et rêve d’aurores boréales et de commerce trans arctique.

SOURCE:TRT Français