Dans son ouvrage “Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Les camps de regroupement”, la journaliste Lorraine Rossignol, grand reporter au magazine Télérama, propose une enquête historique approfondie sur la politique des “camps de regroupement” mise en place par l’armée française pendant la guerre d’Algérie.
Paru ce 1ᵉʳ avril, chez Actes Sud dans la collection Archives du colonialisme, le livre met en évidence à travers une documentation sourcée que plus de 2 millions de paysans algériens ont été arrachés à leurs terres et parqués dans près de 2 500 camps de regroupement entre 1954 et 1962.
Rossignol croise sources historiques, données sociologiques, témoignages algériens et français pour reconstruire ce pan longtemps négligé de la guerre.

Son livre s’attache à montrer que cette politique ne se limite pas à une opération militaire isolée, mais s’inscrit dans une stratégie politique et sociale visant à isoler les membres du Front de libération nationale en coupant leurs populations rurales de tout soutien logistique.
Dans ces camps, les conditions de vie étaient marquées par une forte précarité. Les populations regroupées, composées en grande majorité de femmes, d’enfants et de personnes âgées, faisaient face à des pénuries alimentaires, à un manque d’accès aux soins et à des infrastructures sanitaires insuffisantes.
Selon Le Monde, qui a consacré une présentation de l’ouvrage récemment publié, l’historien Fabien Sacriste estime qu’au moins 200 000 personnes, dont deux tiers d’enfants, sont mortes dans ces camps en raison de la faim, du froid et des maladies.
Premiers témoignages
Dès la fin des années 1950, certaines voix s’élèvent pour dénoncer la situation. En 1959, Michel Rocard, alors jeune haut fonctionnaire, rédige un rapport après avoir visité plusieurs camps.
Il y décrit des conditions de vie critiques et souligne l’insuffisance des moyens alloués aux populations déplacées. Ce document, d’abord resté confidentiel, sera ensuite rendu public.
Des témoignages d’anciens regroupés évoquent également des situations de grande détresse, notamment l’absence de nourriture et la nécessité de parcourir de longues distances pour survivre.
Les sociologues Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad ont, de leur côté, analysé les conséquences de cette politique.
Ils montrent qu’elle a profondément désorganisé la société rurale algérienne, en détruisant les structures économiques traditionnelles et en accélérant les phénomènes d’exode rural.
Après l’indépendance, la question des camps de regroupement est restée peu présente dans les récits historiques.
En Algérie, le récit national a privilégié la mise en avant de la lutte indépendantiste. En France, les recherches sur ce sujet se sont développées plus tardivement, notamment après l’ouverture des archives militaires au début des années 1990.
L’historien Benjamin Stora souligne que cet aspect du conflit est longtemps resté en marge de la mémoire collective, malgré son ampleur.
Aujourd’hui, plusieurs travaux contribuent à documenter cette tragédie longtemps oubliée, comme celui de Lorraine Rossignol qui rassemble archives et témoignages afin de mieux faire connaître cette réalité historique.



