FRANCE
5 min de lecture
France: Lafarge reconnue coupable de “financement du terrorisme”
Le cimentier français Lafarge a été reconnu coupable par le tribunal de Paris de financement de terrorisme, pour avoir payé des groupes terroristes lors de la guerre en Syrie. La société a été condamnée à une amende de 1,125 millions d'euros.
France: Lafarge reconnue coupable de “financement du terrorisme”
La société Lafarge condamnée pour "financement du terrorisme" / TRT Français
il y a 4 heures

Le tribunal correctionnel de Paris a choisi la sévérité dans cette affaire hors-norme qui implique une ancienne multinationale française. L'ancien PDG de Lafarge Bruno Lafont a été condamné lundi par le tribunal correctionnel de Paris à six ans de prison avec incarcération immédiate pour financement du terrorisme.

Le tribunal a par ailleurs condamné sept autres anciens responsables du cimentier à des peines allant de 18 mois à sept ans de prison. Il a aussi prononcé l'incarcération immédiate de l'ex-directeur général adjoint Christian Herrault, condamné à cinq ans d'emprisonnement.

La société Lafarge est, elle, condamnée à payer l'amende maximale de 1,125 million d'euros pour financement du terrorisme, s’y ajoute une amende douanière de 4,57 millions d'euros que les quatre anciens responsables du groupe vont devoir payer conjointement pour le non-respect des sanctions financières internationales.

Ces condamnations sévères viennent mettre un point d’orgue à une affaire qui a entaché la réputation du groupe cimentier français. Le groupe Lafarge, avalé en 2021 par l'entreprise suisse Holcim, a procédé à des paiements à trois organisations terroristes dont Daech, à hauteur de près de 5,6 millions d'euros pendant la guerre en Syrie.
Le tribunal correctionnel dans son jugement du cimentier français, souligne que ces financements illégaux avaient permis à Daech de préparer des attentats terroristes, notamment ceux de janvier 2015 en France.

"Cette modalité de financement des organisations terroristes, et à titre principal de Daech, a été essentielle comme participant à la mainmise de l'organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui ayant permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l'extérieur, notamment en Europe", a souligné la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez.

En RelationTRT Français - Procès Lafarge: les ONG parties civiles attendent “un verdict à la hauteur des faits”


La société a établi un "véritable partenariat commercial avec Daech", a-t-elle asséné, observant que le montant versé aux organisations terroristes, "jamais atteint", participait à la "gravité extrême des faits".

Durant le procès qui a eu lieu en novembre-décembre dernier, la défense a cherché à casser le narratif selon lequel la cimenterie de Jalabiya, usine flambant neuve qui venait de coûter 680 millions d'euros, a été maintenue en activité pour des raisons purement financières, au détriment de la sécurité de son millier de salariés.

"On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l'usine si nous étions partis?", a soutenu en interrogatoire Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge. "On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire."

Décortiquant échanges de mails, comptes-rendus de réunions et relevés bancaires, le tribunal s'est plongé de longues semaines durant dans l'engrenage des paiements de Lafarge, via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes Daech et Jabhat al-Nosra. 

Pour le Pnat (Parquet national anti-terroriste), les versements aux entités classées comme "terroristes" ont atteint un montant minimal de près de 4,7 millions d'euros.

Environ 5,6 millions versés à des groupes terroristes

Ce système prévoyait le versement d'argent pour, d'une part, financer l'acquisition d'intrants destinés à la production de ciment, tels que les hydrocarbures ou la pouzzolane, et, d'autre part, assurer des "paiements” aux groupes terroristes pour permettre le passage des employés de la cimenterie et des marchandises aux barrages établis sur les routes de la région.

Si les prévenus ont soutenu avoir été victimes de "racket", le terme a fait tiquer la présidente du tribunal Isabelle Prévost-Desprez, plusieurs messages internes à Lafarge faisant plutôt état de "négociations" ou d'"accords".

"Il y avait cette conviction que (la guerre) n'allait pas durer. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas certaines décisions qui ont été prises", a expliqué Bruno Pescheux, l'un des protagonistes du dossier en tant que directeur de la filiale syrienne de Lafarge de 2008 à l'été 2014.

Lors de l'audience, les deux procureures du Pnat ont souligné l"absence de “reconnaissance" et de "regrets" sur les faits par les prévenus. L'ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, nie toujours avoir été au courant des versements illicites, malgré des emails dans lesquels il était co-destinataire.

Elles ont requis à l'encontre de la société Lafarge l'amende maximale de 1,125 million d'euros et Ccontre l'ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, le parquet a demandé six ans d'emprisonnement avec mandat de dépôt différé mais sans exécution provisoire.

Des preuves apportées par TRT World

Le Pnat estime que Bruno Lafont était bien informé et qu'il a "donné des directives claires" pour maintenir l'activité de l'usine, "un choix purement économique, ahurissant de cynisme".

Malgré les millions versés, la cimenterie de Jalabiya avait finalement été évacuée par Lafarge dans l'urgence et l'impréparation la plus totale le 18 septembre 2014 face à l'avancée de Daech. Le lendemain, elle était tombée aux mains de Daech.

TRT World a joué un rôle essentiel dans la révélation des activités illégales de Lafarge en Syrie à travers son documentaire “The Factory”, diffusé en novembre 2021, qui révèle que Lafarge a versé de l’argent aux organisations terroristes PKK et Daech.

“Le travail de TRT sur cette affaire de Lafarge a été tout simplement extraordinaire. Je ne suis pas sûr que cela aurait pu arriver sans TRT”, avait d’ailleurs souligné l’expert américain en droit constitutionnel Bruce DelValle.

Des documents révélés par l’Agence Anadolu (AA) en septembre 2021 ont également montré que le groupe Lafarge avait régulièrement informé les services de renseignements français des arrangements conclus avec Daech pour obtenir le maintien de ses activités en Syrie.

Ces échanges montrent en outre que les services français ont profité de Lafarge pour obtenir des informations sur les activités de Daech, sans jamais mettre en garde le cimentier sur la potentielle qualification pénale des activités auxquelles il se livrait.

SOURCE:TRT français et agences